
1. Que veut la Turquie ?
Depuis 2021, la Turquie tente d’acheter 40 nouveaux Lockheed Martin Corp. et 80 kits pour moderniser sa flotte de chasseurs existante. Elle espère développer à terme ses propres jets, mais en attendant, elle doit retirer ses F-4 et souhaite moderniser ses F-16 comme mesure palliative. Les F-16 permettraient à la Turquie de se sortir d’un mauvais pas depuis que les États-Unis lui ont interdit d’acheter le chasseur le plus avancé de Lockheed, le F-35, en réponse à la décision de la Turquie d’acquérir le système de défense antimissile S-400 fabriqué par la Russie. Les États-Unis craignaient que le S-400 ne soit utilisé pour recueillir des renseignements sur les capacités furtives du F-35. Par ailleurs, les États-Unis ont tenu à empêcher leurs alliés de s’engager dans le secteur de la défense russe.
Le président turc Recep Tayyip Erdogan a accepté en juillet de renoncer à son opposition à l’adhésion de la Suède à l’OTAN, permettant ainsi à l’alliance militaire, réunie en sommet dans la capitale lituanienne, Vilnius, de présenter un front plus uni contre l’agression russe en Ukraine. Lors de la même réunion, les États-Unis se sont engagés à « aller de l’avant » avec la demande d’achat de F-16 par la Turquie, selon le conseiller américain à la sécurité nationale, Jake Sullivan. Les responsables américains ont précédemment nié que l’accord sur les F-16 dépendait d’un changement de position de la Turquie sur l’adhésion de la Suède à l’OTAN. Mais le Congrès doit approuver les ventes d’armes américaines importantes à des alliés étrangers, et un groupe bipartisan de sénateurs avait déclaré au président Joe Biden au début de l’année 2023 que les législateurs ne devraient pas envisager la vente de F-16 tant que la Turquie n’aurait pas ratifié l’adhésion de la Suède à l’OTAN.
3. S’agit-il d’un nouveau chapitre pour les relations américano-turques ?
Si la Turquie reçoit les F-16, cela l’aidera, jusqu’à un certain point. Depuis 2019, lorsque la Turquie a pris livraison des S-400, les États-Unis ont interdit à la principale agence d’acquisition de défense du pays d’accéder aux institutions financières, au matériel militaire et à la technologie des États-Unis. Les nouvelles licences d’exportation visant à transférer des biens ou des technologies américains à l’agence restent également interdites. Les États-Unis exigent depuis longtemps qu’Ankara se débarrasse des S-400, mais en vain. Une autre pomme de discorde est l’armement et l’entraînement des forces kurdes en Syrie par les États-Unis. La Turquie les considère comme des terroristes et une menace pour son unité, car elles sont directement affiliées au groupe séparatiste kurde PKK, qui mène une guerre pour l’autonomie dans le sud-est de la Turquie. Parmi d’autres différends :
– Les Etats-Unis et d’autres alliés demandent la libération d’Osman Kavala, un homme d’affaires et philanthrope turc de 65 ans qui a été emprisonné pour avoir conspiré en vue de renverser le gouvernement d’Erdogan.
– Les États-Unis ont refusé d’extrader Fethullah Gulen, un religieux turc vivant en exil en Pennsylvanie qu’Erdogan accuse d’avoir orchestré un coup d’État manqué en 2016.
– Le procès en cours aux Etats-Unis contre la banque publique turque Halkbank, accusée d’avoir aidé l’Iran à échapper aux sanctions économiques, est un autre obstacle à l’amélioration des relations entre les deux pays.
– La Turquie est irritée par le fait que les Etats-Unis soutiennent ses rivaux dans un différend sur le gaz naturel avec Chypre et dans d’autres conflits régionaux.
4. Quelle est la position de la Turquie sur le S-400 ?
La Turquie a acheté ce système de défense antimissile après avoir abandonné les négociations pour un produit américain comparable, le Patriot, en raison du refus de Washington de partager la technologie. Elle a refusé de cesser d’utiliser le S-400 et envisage même d’aller plus loin. La Turquie a négocié un transfert de la technologie S-400 de la Russie ainsi qu’un second achat potentiel de batteries de missiles à produire localement, dans le cadre de ses efforts visant à renforcer son statut de puissance régionale. La Turquie affirme également qu’elle est attachée à l’OTAN et que les F-16 renforceraient la sécurité de l’alliance.
5. Quel est l’influence de la Turquie sur les États-Unis ?
Après avoir servi de rempart contre la Russie pendant la guerre froide, les responsables turcs estiment qu’ils disposent encore d’une précieuse monnaie d’échange. Le pays abrite des ogives nucléaires américaines sur sa base aérienne d’Incirlik et des installations militaires utilisées par les États-Unis pour espionner la Russie. Les responsables considèrent le pays comme le seul obstacle qui empêche des millions de réfugiés, dont la plupart sont des Syriens, d’affluer dans les pays européens avec lesquels les États-Unis entretiennent des liens étroits. Plus récemment, le conflit ukrainien a renforcé le rôle de la Turquie dans les affaires régionales. Elle a fourni des drones armés et des munitions à l’Ukraine, mais a refusé de se joindre aux sanctions contre la Russie et a cherché à négocier la paix entre les parties belligérantes. L’interruption des exportations de céréales en provenance d’Ukraine via la mer Noire et la Méditerranée a également mis en évidence l’importance stratégique de la Turquie.
–Avec l’aide de Nick Wadhams.
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